Hartmut Soell, Helmut Schmidt. 1918-1969, Vernunft und Leidenschaft (Band I), München (DVA), 2003, 958 S.

Recension de Françoise Berger (IPR, Paris I), à paraître dans Francia, 2005-III.

 

 Comme beaucoup d’hommes politiques qui ont marqués leur époque, Helmut Schmidt a écrit ses mémoires et des essais, il a même récidivé à plus d’une dizaine de reprises. Ceci n’empêche pas les biographes de se presser autour de cet acteur majeur de la vie politique allemande dans les années 1970. Trois biographies ont été récemment publiées, lors des festivités autour de son 85ème anniversaire (23 décembre 2003)[1] qui s’ajoutent à la dizaine existant jusque là. Celle de Hartmut Soell est de très loin la plus complète, celle qui s’appuie sur des sources très nombreuses et variées, dont des archives et des correspondances rendues accessibles depuis peu. Cette biographie - en fait la première partie (1918-1969) d’un ensemble plus complet à venir - étudie le parcours de l’homme dans ses années de jeunesse et de formation, présentant ses influences familiales et intellectuelles tout comme son ascension politique, révèle des aspects méconnus, voire inconnus, de ce personnage.

Le Professeur Hartmut Soell est né en 1939, il travaille depuis 1977 sur l'histoire contemporaine la plus récente, à Heidelberg. On peut le considérer comme un spécialiste de la biographie puisqu’il en est au troisième ouvrage de ce type[2]. Il a été plusieurs années collaborateur d'Helmut Schmidt quand il était président du groupe SPD et lui-même fut député de 1980 jusqu'en 1994. De ce fait, on pouvait craindre une dérive vers l’hagiographie : il n’en est rien, au moins pour le récit de ces années de formation d’Helmut Schmidt.  

 Wer Visionen hat, sollte zum Arzt gehen!“ (H. Schmidt). Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit d’Helmut Schmidt : passion, mais raison et pragmatisme. Cet homme est un des quatre grands chanceliers qui ont magistralement marqué l’histoire contemporaine de la République fédérale allemande[3]. Il a largement contribué à la popularisation du parti socialiste allemand et à sa crédibilité en tant que parti de gouvernement.

Helmut Schmidt  est issu de la petite bourgeoisie de Hambourg, avec une ascendance très modeste. Un très long prologue (37 p.) décrit l’histoire spécifique de cette ville et de ces habitants. Les éléments présentés sont tout à fait intéressants et cet environnement particulier a marqué le jeune Helmut Schmidt qui y a fait ensuite ses premières armes politiques, mais un si long développement n’était pas forcément indispensable pour cette biographie. Le premier chapitre s’étend ensuite longuement sur la famille de Schmidt, remontant à plusieurs générations dont les parcours sont ici aussi décrits avec une précision qui ne s’imposait pas forcément.

Né en 1918, Schmidt est un enfant de la république de Weimar et son adolescence coïncide avec le régime nazi. Élevé à la dure par un père autoritaire, il n’a guère l’esprit de résistance et est formé à l’autodiscipline. Ceci ne l’empêche pas d’avoir une certaine clairvoyance et de prendre progressivement une certaine distance avec le régime nazi. Le jeune Schmidt va consacrer - comme beaucoup de ses compatriotes - plus de huit ans de sa vie au service de la patrie : il accomplit d’abord en 1937 le service du travail pendant six mois, puis le service militaire et enfin se retrouve engagé dans l’Armée de l’Air. Officier pendant la Seconde Guerre mondiale, il finit la guerre comme prisonnier des Britanniques - il est capturé lors de la bataille des Ardennes - et il est libéré en 1946. C’est la même année qu’il adhère au SPD.

Entre-temps, il s’est marié (1942) avec une amie d’enfance, Hannelore Glaser (dite « Loki ») et son premier fils est né en juin 1944 (il meurt huit mois plus tard d’une méningite). Sa fille Susanne naît trois ans plus tard. Après son retour à la vie civile, il commence des études d’économie. Parmi ses professeurs se trouve Karl Schiller qui est nommé ministre de l’Économie de la ville de Hambourg en 1948. Dès la fin de ses études, Helmut Schmidt devient son conseiller personnel.

Il entre au Bundestag en 1953 et y acquiert rapidement, aux côtés de Fritz Erler, la réputation d’un expert des questions de défense. Il fait partie de ceux qui attaquent violemment la politique de réarmement du chancelier Adenauer (en 1958, il le traite un jour de « vieillard sénile ») et il considère que l’appartenance de chacune des deux parties de l’Allemagne divisée à un camp opposé est l’obstacle majeur à la réunification. On peut dire qu’il a, d’une certaine manière, choisi son camp depuis longtemps. En effet, le premier voyage qu’il fait aux États-Unis, en 1950, le marque à jamais. Il est particulièrement impressionné par la vitalité du peuple américain et le dynamisme de son économie et c’est un sentiment qu’il conserve sa vie durant.

L’homme est une véritable « bête de travail » et un lecteur infatigable. Progressivement sa stature nationale se met en place et il devient inévitable. En novembre 1959, lorsque la SPD abandonne définitivement les dogmes marxistes (programme de Godesberg), Helmut Schmidt devient, à 39 ans, le plus jeune membre de la direction de SPD. Sa carrière est véritablement lancée en 1962 lors d’une crise qu’il affronte en tant que ministre de l’Intérieur du Land de Hambourg, poste qu’il occupe depuis 1961. Il gère en effet de manière optimale les actions publiques face aux inondations catastrophiques qui touchent la ville cette année-là. C’est le début d’une ascension assez rapide vers les sommets de la politique allemande, facilitée par des talents oratoires vite reconnus. Ceci lui vaut aussi des inimitiés de plus en plus fortes : lors de l’affaire du Spiegel, fin 1962 (qui entraîne la démission du ministre fédéral de la Défense, Franz-Joseph Strauss), Adenauer tente de l’humilier en ne le tenant pas informé de la situation, bien qu’il soit le ministre compétent du Land dans ce domaine.

De 1966 à 1969, pendant la « Grande Coalition » (qu’il n’appelait pas vraiment de ses vœux, car il aurait préféré une autre solution, avec de nouvelles élections), il est le président du groupe SPD du Bundestag, ce qui en fait alors l’homme le plus puissant du Parlement allemand. A ce poste, il se fait une solide réputation dans le domaine de la politique extérieure et il est souvent reçu à l’étranger avec les égards dus à un chef de gouvernement. Malgré l’intervention soviétique à Prague, il reste un farouche partisan de la détente, la croyant vitale pour la RFA. A l’opposé de Kiesinger, c’est un partisan de la stratégie du « conflit limité ». Avec le durcissement de la vie intellectuelle et politique allemande qui suit l’année 1968 et le conflit du Vietnam, Schmidt prend de la distance avec l’extrême-gauche qu’il accuse d’élitisme. Les années « rouge » ne font que commencer en Allemagne.

 Le premier tome de la biographie produite par Hartmut Soell s’achève en 1969, avant la dernière ligne droite vers l’accession de Schmidt à la chancellerie (1974), après un parcours ministériel dans le gouvernement de Willy Brandt. L’auteur a réussi à cerner les éléments dominants de la personnalité de Schmidt : rigueur et exigence vis-à-vis de soi-même et des autres - ce qui pouvait être parfois blessant par la franchise du jugement, reconnaissance de ses propres faiblesses, volonté perpétuelle de leur amélioration et d’une meilleure maîtrise de soi. La précision extrême de ce premier travail promet une analyse très approfondie du travail que Schmidt fit par la suite à la chancellerie.

La très grosse « somme » d’Hartmut Soell est de plus illustrée de 16 pages de hors texte rassemblant de nombreuses photographies de Schmidt avec sa famille et ses collaborateurs. Le livre est remarquablement bien écrit, d’une lecture facile malgré un nombre de pages qui approche le millier, et c’est là un atout majeur pour cette biographie appelée à être largement diffusée, malgré sa dimension un peu déconcertante. Les très nombreuses notes (plus de 2400) ont été ici judicieusement rassemblées à la fin de ce gros ouvrage, ce qui en facilite également la lecture. Un index de noms propres et une sélection bibliographique centrée sur Helmut Schmidt et son entourage immédiat en font également un outil pour les recherches sur le personnel politique de la RFA. Le travail semble presque exhaustif, unique en son genre et Soell a particulièrement réussi son pari, au moins pour cette première partie dont on attend bien sûr avec impatience la suite. 

Françoise Berger, Paris

 

[1] Martin Rupps: Helmut Schmidt. Eine politische Biografie. Verlag Hohenheim, Stuttgart, 2002, 488 S.; Michael Schwelien: Helmut Schmidt. Ein Leben für den Frieden. Hoffmann und Campe, 2003, 367 S.

[2] Soell a publié, entre autres, Fritz Erler - Eine politische Biographie (Berlin, 1976) et Der junge Wehner - Zwischen revolutionärem Mythos und praktischer Vernunft (Stuttgart 1991).

[3] avec Konrad Adenauer, Willy Brandt et Helmut Kohl.