Ansbert Baumann, Begegnung der Volker ? Der Elysée-Vertrag und die Bundesrepublik Deutschland. Deutsch-franzosische Kulturpolitik von 1963 bis 1969, Peter Lang, 2003, 342 p.

Recension de Françoise Berger (IPR, Paris I), à paraître dans Francia, 2005-III.

     Le Traité dit de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963 par le président français Charles de Gaulle et le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer, a fait l’objet de très récentes et nombreuses commémorations[1]. Issu de la volonté politique de deux hommes d’État sortant de l’ordinaire, il mettait officiellement fin à un siècle d’antagonismes meurtriers et c’étaient bien ses conséquences à moyen et long terme sur les relations entre les deux peuples qui étaient mises en avant. En institutionnalisant la « rencontre des peuples », on espérait la rendre indépendante des aléas diplomatiques bilatéraux. Ceci soulevait cependant le problème de savoir jusqu’à quel point un traité entre deux États pouvaient modifier les relations entre deux peuples.

Si chacun reconnaît que le traité d’amitié de 1963 constitua un symbole fort qui reste encore opérant, il fut vite critiqué et le bilan que l’on porte sur lui aujourd’hui est très mitigé. Dans le domaine économique, on sait qu’il ne constituait en rien un début et les interdépendances économiques ont continué parallèlement à se développer, élément fondamental du rapprochement sur le terrain, un rapprochement solide. Quant aux résultats politiques, ils furent vite décevants pour les deux partenaires. Les crises cycliques entre les deux gouvernements, en particulier dans le cadre des négociations européennes, tendent à le prouver, tout comme l’absence d’approfondissement politique de ces relations. Il faut dire que de Gaulle avait très rapidement et durablement éprouvé ses voisins en enchaînant crise de la « chaise vide » puis crise de l’OTAN, ouvrant là un large fossé politique entre les deux États. On crut alors l’échec définitif.

 

C’est sur une autre composante, majeure, même si on l’a plus souvent oublié, qu’il s’est avéré solide. Ce sont en effet les évolutions majeures en termes de relations culturelles qu’Ansbert Baumann a choisi de présenter dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, en montrant, par une comparaison des liens culturels avant et après la date du traité, que celui-ci a marqué le début d’un grand approfondissement et d’un nouvel enrichissement des relations franco-allemandes, en lançant une véritable politique culturelle commune, prise dans une acception très large. C’est donc un aspect central et pourtant encore assez méconnu que nous présente l’auteur, dans une approche essentiellement allemande. L’étude se concentre sur la période qui suit le traité, de 1963 à 1969. Les buts<A[buts|lignes]> du rapprochement culturel exprimé par le traité étaient du même ordre que ceux du domaine politique, militaire et économique. Il s’y ajoutait le souhait d’une influence à long terme sur les modèles de perception mutuelle et celle-ci passait par l’éducation et le travail commun dans le domaine de la jeunesse.

Du côté français, ce texte était dans la droite ligne du plan de cinq ans mis en place en 1958, qui définissait la politique extérieure culturelle de la France. Les relations avec l’Allemagne y tenaient déjà un rôle important. Du côté allemand, ce texte est toujours aujourd’hui la référence en la matière. Le changement d’attitude en Allemagne dans le domaine de la politique culturelle datait aussi de l’année 1958, au cours de laquelle on avait fortement augmenté les budgets et qui marqua le début d’une politique plus ambitieuse vers l’étranger, en particulier dans les relations avec la France.

Près de 80 pages du livre de Baumann, et c’est sans doute trop, sont consacrées à une conséquence inattendue de la signature du traité franco-allemand d’amitié. En effet, en raison de la structure fédérale de l’Allemagne, la question de la politique culturelle extérieure souleva un problème inédit de compétence entre les Länder et l’État fédéral. Celui-ci aboutit en février 1969 à la signature d’une convention qui les clarifiait, ce qui était une condition nécessaire à la réussite du projet.

 

Pour analyser les avancées du traité dans le domaine culturel, Ansbert Baumann se place dans la lignée de l’école française d’histoire des relations internationales, en utilisant les concepts novateurs de Pierre Renouvin puis de Jean-Baptiste Duroselle et de ses disciples, sur les « forces profondes » et la manière de les mobiliser dans une vision globalisante de l’action diplomatique. Il y ajoute un autre élément de la psychologie collective, celle de sentiment national enraciné par une histoire spécifique et une mémoire collective qui a créé des modèles de perception de l’autre peuple, de l’autre pays, autrement dit des stéréotypes durablement enracinés. Si l’on veut les modifier de manière durable, il est donc nécessaire de mettre en œuvre des expériences communes, profondes et nombreuses, pour créer un nouveau vécu collectif qui annihile le préjugé originel. C’était bien là la visée profonde du traité de l’Élysée, soulignée d’ailleurs dans la déclaration commune.

C’est sans doute dans cette vision large des choses que l’auteur examine, assez rapidement il est vrai, la collaboration franco-allemande dans le domaine économique, militaire ou dans l’aide au développement. Certes, ce sont bien des conséquences indirectes du Traité de l’Élysée, mais l’on dérive alors un peu du sujet annoncé (aspects culturels).

 

La première action fut de créer dans chaque État une commission interministérielle chargée de coordonner les projets franco-allemands. Les premiers temps n’en furent pas très glorieux et l’on se décida, en 1965, à instaurer des rencontres obligatoires tous les trois mois. D’autres éléments vinrent cependant relever le défi. La fondation de l’Office franco-allemand de la jeunesse, premier organisme supranational, entièrement indépendant des deux gouvernements, donc des changements politiques, permit rapidement la mise en place d’activités denses et d’échanges, au moment même du « rafraîchissement » des liens officiels. On vit alors l’augmentation des jumelages entre villes.

Cette politique bilatérale a permis le développement et la popularisation progressive des échanges scolaires, même si elle n’a pu vraiment enrayer le recul de l’apprentissage du français et de l’allemand au profit de l’anglais. Cependant, les avancées dans le domaine de l’enseignement de la langue ont conduit à une harmonisation sans laquelle il n’aurait pas été possible d’envisager la création plus récente de lycées et du baccalauréat franco-allemands. Ceci conduisit aussi à se préoccuper du problème des équivalences de diplômes, mais on ne faisait alors que prolonger une action déjà entreprise dès 1955 avec la signature de la première convention en ce domaine.

 

Avec l’amélioration du climat politique, les années 1970 et 1980 virent un renforcement des efforts déjà entrepris et le 25e anniversaire du traité (1988) fut l’occasion d’un nouvel élan. Mais la réunification constitua le début d’une période de doute car le nouvel État réorienta sa politique extérieure culturelle en direction des anciens pays du bloc communiste et de l’Autriche. Le conflit dans l’Ex-Yougoslavie acheva d’agrandir le fossé.

Des initiatives furent prises à partir de 1997 pour éviter un refroidissement plus grand des relations bilatérales, telle que la création de l’Université franco-allemande ou bien, en 1999, du forum franco-allemand. Mais selon l’auteur, ces créations manquent d’une institutionnalisation qui, seule, permettrait de réelles avancées. Il estime que l’on peut aussi attribuer à la routine un effet plutôt négatif sur la qualité des relations. Or pour atteindre son objectif premier - à long terme - de rapprochement des peuples, il eût sans doute fallu y mettre un peu plus de soin. A juste titre, Baumann met en évidence ces fâcheuses oscillations des actions qui donnent quelques résultats positifs, mais de manière inégale et fluctuante.

 

Si la « rencontre des peuples » ne fut pas à la hauteur des espérances - et ne l’est toujours pas, ce traité d’amitié a cependant mis en place des structures qui, sur la durée, ont constitué un apport majeur au rapprochement des deux peuples et, on le voit aujourd’hui, des deux États. Les deux peuples se considèrent mutuellement comme les Européens les plus proches. Le rituel institué de rencontres franco-allemandes au sommet, régulières, a mis en place un renforcement du dialogue bilatéral. Il a permis d’aplanir certaines difficultés lors des moments de tension entre les deux gouvernements. Ce traité a même constitué un modèle pour le traité de coopération germano-polonais signé en 1991.

Il faudra sans doute deux conditions pour que la coopération culturelle franco-allemande reprenne ses ambitions originelles : que les conséquences de la réunification s’estompent et que les jeunes générations reprennent le flambeau de manière critique, mais constructive et dynamique. C’est sur cet appel plutôt optimiste, malgré un bilan qui l’est bien moins, que s’achève ce livre un peu ardu, mais qui satisfera par la qualité de ses analyses et de ses références (une très large bibliographie) tous les lecteurs qui s’intéressent à l’histoire du rapprochement franco-allemand[2].

 

Compte rendu de Françoise Berger (UMR IRICE - Université de Paris I)


 

[1] L’auteur  en publie en annexe le texte en allemand, les lecteurs qui souhaitent en connaître la version française peuvent se le procurer à l’adresse Internet suivante : http://www.franco-allemand.com/fr/fr-traite-elysee.htm .

[2] On peut aussi conseiller la lecture du numéro spécial de la revue Allemagne d’aujourd’hui, « 40ème anniversaire du Traité de l’Elysée et de l’OFAJ - Vers une refondation des relations franco-allemandes ? », publié avec le concours de l’OFAJ, sous la direction de J. Vaillant, S. Martens, M. Cullin et R. Herrmann, No 162, 2002, 350 p.