Compte rendu de l’ouvrage de Yves Denéchère, Jean Herbette (1878-1960),

Journaliste et ambassadeur, MAE-Peter Lang, 2003.

Paru dans la Revue d’histoire diplomatique, 4ème trimestre 2003

 

 

 

La biographie d’un diplomate n’est pas une biographie ordinaire en ce sens qu’elle opère dans le cadre des relations internationales, mais aussi des milieux politiques nationaux, ce qui en fait un merveilleux outil de compréhension d’une époque passée. L’ouvrage d’Yves Denéchère a cette qualité première d’être un ouvrage scientifique de haute qualité, précis, renseigné, problématisé et, dans le même temps, un livre qui se parcourt presque dans le suspens, que l’on a du mal à quitter avant la dernière ligne. Cet ouvrage - issu d’une thèse de doctorat - est doté d’un appareil scientifique de notes et d’index très précis et le chercheur y trouvera aussi une bibliographie très utile pour l’étude de l’URSS ou de l’Espagne de cette période, tout comme pour celle du rôle du diplomate dans la politique étrangère des Etats. Les sources utilisées sont essentiellement les correspondances personnelles et les rapports au Quai d’Orsay tout comme les articles de presse pour la première période de la carrière de Jean Herbette.

Ce personnage est atypique de celui d’un diplomate ordinaire. Bien qu’issu d’un milieu tout à fait habituel pour ces élites, avec un père préfet, un oncle et un cousin diplomates, le parcours de carrière de cet homme est très original. Celui-ci suit une formation en lettres et en droit, pour opter ensuite pour un doctorat de sciences physiques, un cas qui reste encore unique dans le corps diplomatique. Il est promu ambassadeur très jeune (46 ans) et par une voie d’accès directe. Il vient de la presse politique dans laquelle il occupe une place de journaliste influent, spécialiste des relations internationales. Il bénéficie d’une nomination politique et, de ce fait, il sera toujours considéré par les milieux diplomatiques comme un intrus.

 

L’ouvrage d’Yves Denéchère suit la chronologie de la double carrière de Jean Herbette, tour à tour journaliste, puis ambassadeur à Moscou et à Madrid. Sa carrière de journaliste commence en 1907, au Siècle, journal républicain et libre penseur, ce qui correspond bien à son l’état d’esprit, auquel il faut ajouter un anti-germanisme très profond qui ne le quittera jamais. Il suit de près les affaires du Maroc et de la Turquie et, à partir de 1910, il est plus officiellement spécialisé dans les affaires extérieures. Pour l’Action, il effectue un séjour en Perse, en 1911, qui fait de lui un spécialiste reconnu des questions du Moyen-Orient. Il travaille ensuite successivement pour l’Écho de Paris, journal nationaliste et catholique, pour le Temps et enfin pour l’Information. La ligne politique du journal n’est donc pas un critère premier de choix pour Herbette.

C’est un homme d’influence, qui dispose d’un vaste réseau de relations dans les milieux diplomatiques français et étrangers, et ses articles ont un certain poids sur les décisions politiques. La période de règlement de la paix, qui s’ouvre en novembre 1918, lui donne l’occasion de s’engager pour faire valoir ses conceptions nationales des États et des relations entre eux. Et il défend fermement la position française dans les négociations, le désarmement allemand étant pour lui un préalable pour régler la paix avant d’envisager ensuite de construire l’entente internationale. Il défend aussi les positions de la Pologne et du Royaume yougoslave. Sa conception est proche de celle de Poincaré, avec lequel il resserre ses liens, et elle s’oppose à celle de Briand. Il semble qu’il ait eu une certaine influence dans la signature du Traité d’Ankara (octobre 1921) qui reconnaît, avant même les traités, la Turquie de Kemal, et il a compris avant d’autres que l’Empire ottoman était mort et qu’il laissait la place à une Turquie nationale. Or le concept d’État-nation est une des théories les plus explicatives de toutes ses idées et actions.

Toutes les questions suivies de près par Herbette, concernant le Moyen-Orient ou la Turquie, sont développées par Yves Denéchère de telle sorte que ce livre contient une mine de renseignements sur les transactions diplomatiques qui s’y rapportent. On y trouve aussi de la sorte de précieuses informations sur la vie politique dans la France du premier après-guerre.

 

Dès février 1922, il développe l’idée de la reprise de relations avec la Russie, car la France ne peut se passer des relations économiques avec elle. Les réseaux qu’il a tissés lors de sa brillante carrière de journaliste vont bientôt lui permettre l’accès à sa seconde carrière qu’il aborde en novembre 1924. Edouard Herriot vient en effet de décider de l’envoi du premier ambassadeur de France auprès du régime soviétique et c’est Jules Herbette qui est choisi pour cette tâche. Il envisage sa mission d’une manière très moderne pour un ambassadeur manifester des goûts : simples, démocratiques et une grande compréhension à l’égard du nouvel ordre des choses. Mais la situation n’est pas si simple, car en France il doit affronter l’hostilité de la presse face à la reprise de ces relations et aider à la lutte contre la propagande soviétique qui s’y développe. Avec l’URSS se posent deux problèmes difficiles, celui de la dette et celui de la restitution de la flotte de Bizerte.

Sa tâche va être essentiellement celle de renseignement : doté d’une grande intelligence et d’une puissante force de travail, il a rapidement appris le russe et s’attelle à la lecture de la presse soviétique dont il fait de longs comptes rendus au Quai d’Orsay. Toujours très prudent dans ses commentaires, il ne manque pas une occasion, sur place, de flatter le gouvernement soviétique, car sa priorité est de rétablir l’influence française dans tous les domaines, y compris culturel ou scientifique, avec l’idée qu’elle empêchera une coopération franco-allemande contre la France. Sa conception est manifestement assez différente de celle du Quai d’Orsay.

Mais la vie sur place va progressivement le désillusionner. Au printemps 1927, il nourrit encore des espérances sur l’évolution des relations franco-soviétiques, mais après son premier retour à Paris, à l’été 1927, il prend conscience à la fois que la propagande communiste extérieure s’est accentuée et qu’en URSS, il y a une recrudescence de la répression et de la délation. Il estime cependant qu’il faut rester à Moscou car il faut demeurer informé. On peut par la suite mettre à son crédit la signature par l’URSS du pacte général Briand-Kellogg, un an après les premières signatures.

Il est parfaitement informé des conséquences catastrophiques de la collectivisation forcée et il demande le rapatriement du millier de Français installés dans le pays et qu’il a d’abord secouru de son mieux. Malgré ses convictions athées, il déploie aussi beaucoup d’énergie pour défendre la liberté de la foi et, à plusieurs reprises, il rend des services au Vatican. La dékoulakisation marque pour Herbette le début d’un combat acharné contre le bolchevisme qu’il considère comme “ la plus grande expérience d’abrutissement qui ait été tentée sur une collectivité humaine ” (p.173). Il s’interroge de plus en plus sur la manière de mener sa mission car il se sent peu soutenu, bien que le Quai d’Orsay réponde par des paroles d’encouragements à ses interrogations. Il y a là une inversion de ses rapports avec Paris par rapport au début de sa présence en URSS. La logique de cette évolution se traduit par la fin de sa mission en avril 1931.

 

Sa tâche va se poursuivre en Espagne où il est le premier ambassadeur investi par la seconde république espagnole (juillet 1931). Au début de sa nouvelle mission, il devient un soutien inconditionnel du président du conseil, Azaña, qui est pénétré de culture française, alors que le président de la république, Zamora, est germanophile. Or la lutte contre l’influence allemande est une de ses priorités personnelles, mais il faut y ajouter l’enjeu majeur qui est pour la France le maintien de la présence espagnole dans sa zone de protectorat au Maroc et, d’une manière générale, l’enjeu méditerranéen et européen.

Selon Herbette, l’Espagne vient de vivre une révolution politique et elle doit maintenant, dans l’urgence, faire des transformations sociales sous peine d’une révolution sociale sous l’influence de l’anarchisme et de la propagande communiste internationale. Dans les premiers temps, il ne croit pas du tout au danger de complots militaires, mais à partir du printemps 1932, il prend conscience que les dangers peuvent venir de tous les côtés et il accuse la droite d’être responsable de la radicalisation de la vie politique espagnole. Cependant à partir de 1933, l’évolution de la situation lui fait préconiser une politique d’équilibre entre partis de droite et de gauche. Au printemps 1934, il critique le gouvernement d’alternance de centre et droite, prédisant que l’Espagne court à la catastrophe, car les problèmes socio-économiques n’ont pas été résolus. Mais c’est aussi le moment de la signature d’un accord commercial franco-espagnol attendu depuis longtemps et qui sera prolongé à la fin de l’année suivante. En avril 1935, après la révolte des Asturies, s’installe le gouvernement le plus à droite de la république espagnole, ce qui accentue les luttes et conduit à la victoire, en janvier 1936 du rassemblement du Frente Popular.

Les difficultés du gouvernement à contrôler le pays, la chute d’Irun aux mains des nationalistes et l’arrivée à Madrid d’une équipe plus révolutionnaire au pouvoir (sept. 1936) entraîne un total revirement de Jean Herbette, par pragmatisme : les forces gouvernementales manquent de discipline en bas et de coordination en haut. Il se détourne donc sans scrupule de ses anciens amis, s’installe de côté français de la frontière – ce qui est pour le moins étrange comme situation pour un ambassadeur, et il va désormais utiliser toutes ses forces pour convaincre le gouvernement français qu’il faut anticiper la chute très prévisible de la république espagnole et nouer des liens avec les franquistes. Quand le gouvernement de Franco – qui selon lui est un modéré - est reconnu par l’Allemagne et l’Italie en novembre 1936, il considère que c’est un fait dans la logique des choses et qu’il devrait amener le gouvernement français à se poser des questions sur l’avenir de son influence en Espagne.

Comme en URSS après 1927, l’ambassadeur se trouve à nouveau dans une situation de porte-à-faux avec son propre gouvernement et d’une manière bien logique, Delbos met fin à sa mission en octobre 1937. Une troisième vie commence pour lui : il s’installe en Suisse et se remet à ses recherches scientifiques. Après 1938, sa correspondance se fait de plus en plus rare et l’on ne connaît pas son opinion sur Munich ou sur d’autres événements majeurs. On sait seulement qu’il suit l’actualité à travers la presse européenne et que par ses critiques politiques diverses, il se place peu ou prou dans la lignée des écrits de Maurras, peut-être par une désillusion donnée par sa carrière diplomatique. Mais il ne s’engage pas pour autant, et il faut mettre à son honneur d’avoir dénoncé, dès avril 1933, la politique antisémite en Allemagne. En raison de l’absence de sources, on n’en apprend guère plus sur les vingt dernières années de sa vie, ce qui est très frustrant quand on a suivi le détail presque quotidien du personnage sur plus d’une quinzaine d’années.

 

Au-delà de la description passionnante d’une carrière originale, Yves Denéchère nous offre ici un bel essai sur les différentes conceptions de la politique étrangère et sur le rôle des hommes dans les processus décisionnels en terme de diplomatie. L’action de Jean Herbette s’est toujours opposée au communisme, à l’anarchisme, tout comme au nazisme, car il les considérait comme des forces dissolvantes de la civilisation. Motivé par la défense de grands principes, il faisait cependant passer l’intérêt de la France avant ces mêmes principes. Enfin, selon une approche qui aurait plu à Jean-Baptiste Duroselle, il privilégiait la prise en compte des forces profondes pour la détermination de l’action diplomatique, plutôt qu’une approche déterminée par des choix politiques.

 

 

Françoise Berger (UMR-IRICE, Institut Pierre Renouvin)