Colloque international “ Des comités d’organisation, pour quoi faire ?
L’organisation de l’économie dirigée sous Vichy ”,

organisé par le GDR Les entreprises françaises sous l’Occupation[1],
jeudi 3 et vendredi 4 avril 2003, Mémorial de Caen.

Paru dans la revue XXe siècle, 2003

 

 

 Si des travaux parfois majeurs existaient déjà sur les comités d’organisation (CO), structures de base de l’économie dirigée sous le régime de Vichy, créés par la loi du 16 août 1940, ils étaient loin d’avoir épuisé ce thème essentiel pour comprendre cette nouvelle organisation de l’économie, en particulier en prenant en compte les nouveaux questionnements qui se sont dégagés avec l’évolution de l’historiographie. Ce colloque visait donc à faire le point sur ce sujet central quant aux objectifs du GDR Les entreprises françaises sous l’Occupation, en rassemblant, à partir d’un questionnement multiple, le résultat de différentes recherches récentes ou en cours. Il se proposait de voir, entre autres aspects, si les CO avaient été les acteurs privilégiés de la collaboration économique d’État, ce qui revenait à mieux cerner la nature économique du régime de Vichy.

Les avancées de la recherche sont nombreuses par rapport aux premières études pionnières. Au cours de ce colloque, on a largement réintroduit l’acteur allemand, avec des interrogations sur l’influence du modèle allemand, sur la nature de la tutelle allemande, sur la question du marché allemand. La réflexion menée a permis à la fois de discerner l’impact du “ modèle ” de l’économie dirigée allemande - notion difficile à définir en raison de son évolution sur la période - sur l’organisation économique française et la position des CO face aux autorités d'occupation. Cette référence au modèle allemand est explicite chez les concepteurs des CO et elle est aussi revendiquée par les Allemands, même si des différences majeures subsistent. Retrouve-t-on ce même type d’organisation dans les autres pays sous contrôle ? Il sera souhaitable de lancer des recherches comparatives à l’échelle européenne, un projet présenté ici allait dans ce sens.

La nouvelle organisation mise en place avait à la fois pour objectif de gérer la crise, de renforcer l’État français face aux pouvoirs d’Occupation, mais aussi face aux entreprises elles-mêmes et de modifier dans la durée les relations économiques dans la société. Les mesures vichystes visaient à deux actions majeures, encadrer et rationaliser la production. Les CO jouèrent en ce domaine un rôle fondamental, conjointement avec l’OCRPI, le CII et le Conseil supérieur économique national. De nombreux exemples pris dans tous les secteurs montrent une grande continuité des hommes entre dirigeants des anciennes organisations patronales et directeurs des CO, qui sont choisis avant tout pour leurs aptitudes professionnelles, même si dans certains cas l’allégeance à Vichy était de rigueur.

Les CO ont agi à différentes échelles nationale, régionale, locale et coloniale. Aucun secteur n’échappa à leur emprise. Mis progressivement en place tout au long de l’occupation, les CO sont au nombre de 125, en juin 1944. A ces différentes échelles, on a pu étudier les stratégies sectorielles très variées des CO : certains sont parvenus à requalifier des activités économiques condamnées par le marché, d’autres CO n’ont pas réussi, malgré leur perception des difficultés, à moderniser les structures pour pouvoir envisager sereinement le retour à l’ouverture aux marchés extérieurs. A l’échelle de l’Empire, le CO chargé de “ la colonie ” fut un levier de conversion à une politique de développement de l’Empire en rupture avec les époques antérieures et en phase avec la politique ambitieuse de Vichy envers les colonies.

Le problème de l’aryanisation, qui a largement entaché l’action économique du régime de Vichy fut aussi abordé. Certains CO n’eurent pas en charge ce processus tandis que d’autres en assurèrent le contrôle. La présentation des travaux s’orienta ensuite sur les aspects juridiques et politiques de l’organisation économique, à commencer par le problème de compétence posé par la mise en place d’une mission de service public s’appuyant sur des entreprises privées. On s’intéressa également aux aspects sociaux, pour lesquels les CO n’eurent qu’un rôle relativement marginal. On évoqua enfin les moyens que le régime s’était donnés pour mesurer l’économie : la création d’un Service de monographies industrielles et d’un Service général des statistiques.

Comme certains des intervenants l’ont fait, l’impact de l’activité économique des CO doit s’analyser sur un plus long terme, afin de prendre en compte les continuités et ruptures sur l’avant et l’après-guerre. Certains CO ont accompagné une modernisation de l’appareil d’État tandis que d’autres ont favorisé le maintien d’un archaïsme de production qui a eu des conséquences à moyen terme. Le rôle des CO n’a donc pas été décisif ni exclusif dans la réorganisation économique qui s’est opérée sous Vichy, mais il a quand même été essentiel. Il reste encore un certain nombre de questions à affiner. L’étude de l’économie dirigée sous le gouvernement de Vichy doit se poursuivre autour de nouvelles approches qui suivent les évolutions de l’historiographie générale.

 (Françoise Berger, Institut P. Renouvin, Paris I)


 

[1]. Pour plus d’informations sur ce colloque et sur les activités du GDR : http://gdr2539.ish-lyon.cnrs.fr/. Actes du colloque à paraître.